LIVE NIRVANA INTERVIEW ARCHIVE June 24, 1992 - Paris, FR

Interviewer(s)
Philippe Roizes
Interviewee(s)
Krist Novoselic
Dave Grohl
Publisher Title Transcript
Rock Sound Nirvana: Power & Glory Yes (Français)

On ne compte plus les albums vendus, de par le monde, les couvertures de magazines (on n'y échappe pas!), les passages de clips vidéo à la télévision… et déjà trois 45 tours tirés de "Nevermind". De groupe méconnu de la région de Seattle, Nirvana passe au statut de superstars internationales. Pas sans mal!

Qui aurait misé un kopec sur Nirvana, il y a encore un an, sur des post-ados chevelus, bouseux du Worthwest de surcroit? Pas grand monde dans les bureaux des maisons de disques et dans les salles de rédaction des quelques magazines de la presse spécialisée. Diantre! C'était donc ça! Quelques accords réfrigérés, une saturation trop propre pour être honnête, une voix éraillée et le tour est joué. La magie des chansons vite écrites mais saisissantes de vérité soulève les passions et les masses. Voilà un Zénith parisien plein à craquer et complet bien avant le jour J. Des foules en délire devant un Kurt Cobain léthargique mais baveux de rage, se parant de son plus beau T-shirt de Flipper, histoire de dire "C'est de là d'où l'on vient!."

Les déferlements de saturations électriques viennent s'écraser par vagues concises mais ravageuses, soutenus par une rythmique sidérurgique. Chaque concert de Nirvana est une incantation au retour et à la sacralisation de l'énergie brute et bruyante. La pluie des décibels mal rasés tranche avec un album si bien produit qui ferait presque oublier le tourment inspiré des plaintes obscures et métalliques des premiers albums de Black Sabbath. "Nevermind" gagne en armature solide ce que "Bleach" n'a rien à lui envier question atmosphère malsaine. Résultat: on se pose des questions lorsque 'Endless… nameless" clot un concert déjà intransigeant laissant sens et fuzz en spirale secouant un public parfois mal informé sur les véritables intentions du groupe.

Et la suite? Le trio parle de ses copains… les compagnons d'une route. lézardée, des premiers pas au sein de la Sub Pop à la reconnaissance internationale: il n'y aura pas de place pour tout le monde! L7, Mudhoney, Helmet, Hole, Melvins et Babes in Toyland signent! Tad et d'autres pères spirituels ou enclumes de toute cette scène posthardcore restent sur le carreau. Qu'importe !Néammoins il est toujours utile qu'à grands renforts d'interviews, Nirvana fasse des clins d'oeil aux petits frères. Ouvrir des portes! Pas facile mais les trois s'y emploient, en sachant évidemment que les plus radicaux ne feront jamais partie de la nouvelle famille. Lucides… jusqu'au bout!

Kurt Cobain parle d'éditer un fanzine à contenu "politique". Aussitôt Geffen propose de le distribuer. Du coup, Cobain laisse tomber le projet, jugeant qu'on ne mélange pas les torchons et les serviettes et ne voulant pas qu'on étiquette "Nirvana" à une activité annexe. Les temps sont durs, les épiciers pointent partout le bout du nez. Nirvana joue le jeu, prévenant pourtant, à de multiples reprises que leur troisième album sera plus dur que "Nevermind". Que croire? On verra bien. En tout cas, il sera produit par Steve Albini, accoucheur d'un certain son de Chicago et de quelques aventures notables (Big Black, Rapeman). A les écouter, un acte de terrorisme sonore devrait permettre la redistribution des cartes. Si c'est le cas, on assistera à un coup de maître musical, stratégique et éthique. Sinon, Nirvana ira rejoindre les rangs des pathétiques encroutés, Pixies et Dinosaur JR en tête.

Rock Sound: Quels effets a eu sur vous cette reconnaissance subite?

Chris Novoselic: Au début, nous étions un peu dépassés, pris par surprise. L'album a été épuisé en quelques jours pendant que nous étions en tournée. Nous sommes restés dans le même camion; le seul changement est le nombre de personnes qui veulent nous interviewer.

Vous dites constituer une plus grande menace pour le système que Guns and Roses; de quelle manière?

David Grohl: Nous sommes surtout une menace pour le train train des maisons de disques et une sorte d'alternative, quelque chose de tout à fait différent de Guns and Roses. Nous voudrions ouvrir des portes pour d'autres groupes comme Teenage Fan Club ou Urge Overkill, des gens qui n'ont pas pu être médiatisés. Ecrire de bonnes chansons est devenu rare de nos jours.

C.N.: Nous voulons aussi ouvrir l'esprit des gens. La meilleure arme du gouvernement américain est leur ignorance. Plutôt que de traiter d'un sujet politique précis, nos chansons essaient de leur en faire prendre conscience. S'ils se rendent compte de ce qui se passe, peutëtre certains iront-ils voter pour en virer quelques uns. Aux Etats-Unis, la situation est pire qu'en Europe: il y a énormément d'apathie et d'ignorance.

Plutôt culturel aujourd'hui, l'Underground américain a perdu son côté politique des années 60 et 70. Devrait-il le réintégrer?

C.N.: Puisqu'on est dans une année d'élections aux Etats-Unis, il est impossible d'éviter la politique. Elle est évidemment partout. De plus, le même parti est au pouvoir depuis douze ans. Les gens écoutent les groupes pour savoir ce qu'ils ont à dire mais, malheureusement, cette génération n'a pas de porte-parole. Dans les années 60, la musique n'était qu'une toile de fond pour le discours plus politique de personnes telles que Abbie Hoffman ou Timoty Leary. Aujourd'hui, cela n'existe plus mais peut-être que, si l'on aide les gens à se réveiller, quelqu'un d'intelligent proposera une véritable alternative.

Il n'est pas courant de voir des groupes rock s'élever contre le machisme: une priorité?

C.N.: On vit dans un monde d'hommes mais le sexisme est aussi mauvais que le racisme. Il faut au contraire s'accepter les uns les autres. Soyons clairs une fois pour toutes: il me parait évident que sexisme, racisme et nationalisme nous tirent en arrière vers l'ignorance.

Comment vous amusez-vous dans ce monde cruel?

(Chris tend la bouteille de rouge qu'il boit depuis le début de l'interview)

D.G.: Jouer de la musique, rencontrer des amis, faire la fete, aller à la plage quand il fait beau, se reposer.

C.N.: Ce sont des choses que tout le monde fait et que nous avons un peu oubliées depuis que nous sommes en tournée.

Considérez-vous que vos liens avec les groupes de Seattle restent entiers?

D.G.: Nous nous sentons toujours très proches d'eux. Ce sont nos copains; Seattle n'a pas une scène musicale immense: nous nous connaissons tous.

C.N.: Il serait pompeux et arrogant de les ignorer après avoir signé sur une major. De même, lors de notre tournée en Grande-Bretagne, nous avons d'abord accordé des interviews aux magazines importants comme le NME puis, par ras le bol, nous en n'avons plus accepté que pour les fanzines parce qu'en 1989, ils étaient les seuls à nous soutenir. Ce serait complètement idiot de l'oublier et de tourner le dos au passé. Ce qui sort sur des labels comme Geffen sur lequel nous avons signé, c'est de la merde! moi, ce que j'aime, ce sont les groupes de Seattle. Un journaliste m'avait demandé: "Quels artistes vraiment accessibles aimez-vous?", j'ai du mal à raisonner en ces termes; peut-être Madona, Peter Gabriel ou Deee Lite mais je m'en fous: je me sens proche des gens de Seattle.

Etes-vous accepté par la scène Heavy-Metal?

D.G.: Un anglais me disait ne pas savoir comment classer le groupe. Pour un anglais de base, il semble que nous soyons un groupe de Heavy-Metal. Nous n'avons absolument rien à voir avec cela! Dès que les guitares sont lourdes, grasses, on dit qu'if s'agit de Heavy-Metal.

C.N.: Heavy-Metal, Thrash-Metal, Death-Metal: c'est le même truc qui finit par tourner en rond et mourir. Nous sommes plus influencés par le Hard Rock.

Vous intéressez-vous aux scènes anglaises et européennes? N'est-il pas contradictoire de déplorer l'ignorance des américains alors que vous mimes ne faites pas l'effort de chercher à savoir ce qui se passe en Europe?

C.N.: Je n'ai jamais eu l'opportunité d'écouter des groupes français à part les Thugs qui ne sont pas mauvais. Si tu vas dans un magasin de disques aux EtatsUnis, tu ne trouveras pas de disques français. C'est un problème d'accès à l'information. J'ai écouté quelques groupes de Manchester qui m'ont laissé plutôt froid.

Le stage-diving ne vous gène pas? (le public métal est généralement très violent et pas mal d'incidents ont eu lieu)

Cela dépend de l'esprit dans lequel il est fait. Certains montent sur scène uniquement pour dire à leurs copains "Regardez-moi! Je suis avec deux devant 2000 personnes qui me regardent". Quand le meure mec monte 10 fois, pète les pédales d'effet de la guitare, cela devient un peu chiant. On a l'impression que, finalement, ces gens-là n'écoutent pas la musique. S'ils ont autant besoin de se dépenser, qu'il fassent de l'escalade.

Il parait que vous aimez les groupes écossais?

C.N.: Oui, l'Ecosse a quelque chose de particulier, de plus intéressant que l'Angleterre et il y a des groupes de valeur comme les Pastels…

D.G.: Même Exploited venait d'Ecosse! (Rire général)

C.N.: Historiquement, en Angleterre il y a eu les Beatles et puis plus rien. Je ne vais pas perdre mon temps à chercher des groupes anglais intéressants.

Comment avez-vous évolué du premier album, plus dur, à "Nevermind" , beaucoup plus accessible?

Il y a deux ans de différence entre les albums. "Polly" a été écrite avant que "Bleach" ne sorte. Beaucoup de morceaux de "Nevermind" datent du printemps 90. Les problèmes de label font toujours perdre du temps et il y a aussi eu ceux de batteur. "In Bloom" ou "Lithium" ont été écrits il y a très longtemps alors que "Smells like teen spirit" l'a été moins d'un mois avant l'enregistrement.

C.N.: Le groupe évolue; si tu écoutes la démo enregistrée qu'on trouve en pirate avec un très mauvais son, tu te rendras compte que tous ces éléments existaient au départ. C'est comparable à un pendule qui va et revient sans arrêt.

D.G.: Nous allons revenir à quelque chose de plus abrasif. Le prochain album sera plus expérimental.

C.N.: Nous essayons de nous tenir à l'écart de toute influence extérieure. Il faut également savoir que le premier album a coûté 600 dollars et le second 100 000.

Deux des membres du groupe sont issus d'écoles d'art…

C.N.: Pas du tout! Ce sont des mensonges inventés par la maison de disque pour notre biographie. C'est vraiment un cliché, "Ils font un groupe de rock et sortent d'une école d'art". Nous étions plutôt du genre à nous amuser et à boire des cafés entre copains au lieu d'aller en cours. Les Beaux Arts? Les arts de merde, oui! Des coquillages bleus collés avec des macaronis. Tu nous imagines? Un bouc, un béret…

D.G.: Lisant de la poésie…

C.N.: Avec des sandales!

On a lu dans un journal français que vous étiez aussi crétins que Mudhoney. Est-ce une insulte ou un compliment?

C.N.: Un compliment! Mudhoney ne sont pas du tout stupides. Je les connais bien. Le rock n'est pas censé être intellectuel si ce nest réalisé par des connards pompeux comme Yes. Mudhoney sont très conscients de ce qui passe autour cl'eux. Il faut savoir rester un peu sur terre. I know it's only rock'n roll but I like it!

Pouvez-vous dire quelques mots au sujet de la pochette de "Nevermind"?

C.N.: Elle est un peu anti-matérialiste mais nous sommes ouverts à toute interprétation. Beaucoup sont possibles et chacun a la sienne, parmi ceux qui nous posent la question.

D.G.: Ma préférée est celle du bébé qui représente le groupe s'apprêtant à signer sur une major!

C.N.: On nous a aussi demandé - parce que le bébé est circoncis - si cela avait un rapport avec les juifs; non, pas du tout. De toute façon, tout le monde aux Etats-Unis est circoncis. Personne ne m'a jamais demandé si je l'étais.

L'es-tu ?

C.N.: (rires) Oui. On pourrait la mettre dans un bocal pour montrer que c'est vrai.

Avec le succès grandissant, ne craignez-vous pas d'être idolâtrés et pris pour des porte-paroles?

C.M: Il faut que chacun s'informe de luimême. Regarder la télé, lire Time ou Newsweek n'apporte pas forcément grand chose. On peut chercher l'information dans des organes de presse et des quotidiens alternatifs. Je n'ai pas les capacités mentales pour être le porte parole de ma génération. Certains, comme Jette Biafira, le font bien mieux. Dead Kennedys ou MDC sont des groupes politisés intéressants. Nous sommes simplement un groupe de rock'n roll.

D.G.: Prêcher est la dernière chose que j'attends d'un groupe. Quand je vais à un concert, je ne veux pas entendre une conférence sur le sens de la vie. Je respecte ceux qui se lèvent pour prendre la parole mais, moi, je n'en ai pas envie.

C.N.: Certains groupes disent à leur public d'oublier ses problèmes. Nous sommes différents: nous voulons que les gens soient conscients tout en passant un bon moment. Je ne me vois pas dire, lors d'une conférence de presse: "Posez-moi des questions sur n'importe quel sujet, je vais vous dire quoi penser. J'ai la réponse à tous les problèmes'. Il est vrai qu'aux Etats-Unis les gens sont apathiques, enivrés par le matérialisme. Pour eux, la belle vie c'est les télés, les voitures, l'essence à bon marché. Ils ne savent même pas où se trouve l'Afrique sur une mappemonde ou même le nombre de continents de notre chère planète.

D.G.: Aux Etats-Unis, 15'% des jeunes sont illettrés!

C.N.: En janvier 1991, pendant la guerre, les gens étaient ravis et criaient "Amérique n°1" mais, en matière d'éducation, les Etats-Unis devraient ëtre considérés comme un pays du tiers-monde. Les français semblent plus tolérants, plus larges d'esprit. Tu vois les Américains comme des gens un peu stupides? Je pense la même chose!

© Philippe Roizes, 1992