LIVE NIRVANA INTERVIEW ARCHIVE June ??, 1992 - ??, ??

Interviewer(s)
Laurence Romance
Interviewee(s)
Krist Novoselic
Publisher Title Transcript
Liberation NIRVANA AU TOP Yes (Français)

C'est auréolés du succès planétaire de leur dernier album (dont le single "Smells Like Teen Spirit" est 1er au Top 50 cette semaine) que les fers de lance de la scène grunge de Seattle arrivent à Paris. Combien de guitares cassées ce soir au Zénith ?

Sept mois plus tôt, interviewés par ce journal qui avait parié gros sur eux dès la sortie de Nevermind, les trois Nirvana s'étaient montrés assez déplaisants. Introduite par l'attachée de presse comme collaboratrice d'un "important quotidien français" - un grave pêché aux yeux de ces farouches pourfendeurs d'institutions, qui n'aiment que les fanzines - l'envoyée de Libé s'était de surcroît rendue coupable d'une seconde erreur en démarrant par une petite question d'usage sur la trépidante scène de Seattle: "C'est l'orgie romaine, la décadence ultime, on sodomise des poulets sans tête... Ca ira comme ça ?" avait répondu d'entrée le chanteur-guitariste Kurt Cobain, soucieux d'installer une bonne ambiance, avant de se lancer dans un long plaidoyer en faveur de moult groupes aussi underground que géniaux "dont vous n'avez probablement jamais entendu parler". Chris Novoselic, bassiste géant, restait plus... général, se contenant de vilipender en vrac le grand public "incapable de comprendre les idéaux du punk-rock", Elvis ("un réac pourri doublé d'un sale raciste") et les Guns N'Roses ("du Aerosmith de dernière zone"), tandis que Dave Grohl, le batteur, manifestait son intérêt pour les relations publiques en s'endormant profondément dans son fauteuil au bout de quelques minutes.

Nevermind, l'album de Nirvana, commençait alors tout juste à cartonner gentiment aux USA, mais nul n'aurait pu prévoir que le groupe allait en vendre plus de sept millions d'exemplaires (dont quatre rien qu'aux Etats-Unis), et devenir ainsi le phénomène que l'on sait, jusqu'à se classer cette semaine numéro un du Top50 français avec le single Smells Like Teen Spirit - du jamais vu au pays de Brel et François Feldman... "Génial !" s'exclame aujourd'hui, apprenant la bonne nouvelle, un Chris Novoselic toujours barbu, mais nettement plus enthousiaste que lors de notre première rencontre. "C'est comme aux Etats-Unis où, ces deux dernières années, il n'y avait presque jamais eu de rock à la première place des charts : que du rap, de la dance, de la country ou du metal. Les gens répétaient sans cesse que le rock était mort, aussi c'est cool de leur avoir prouvé le contraire."

Ajoutons que les inattendus chiffres de vente de Nevermind ont permis à Nirvana de dégommer aux States des pointures installées comme U2, Dire Straits ou Bruce Springsteen (pour qui les choses semblent, soit dit en passant, aller de mal en pis, si l'on en croit les titres alarmistes des gazettes US du moment comme "Bruce : que se passe-t-il ?"), de chasser Jackson de sa première place chérie, et de rétamer symboliquement Guns N'Roses en récupérant le flambeau wild précédemment détenu par le groupe d'Axl Rose, et le lecteur curieux ne se pose plus qu'une seule question : pourquoi ?

Deux raisons essentielles : d'abord, le son énorme, dense, brut et hypnotique, grunge en un mot, de Nevermind, oeuvre du producteur Butch Vig, qui a customisé avec un égal brio Bricks Are Heavy, l'album de L7; ensuite, le titre-phare Smells Like Teen Spirit, rapidement devenu, via un matraquage MTV serré opéré dans le contexte propice d'un revival punk-rock aussi douteux que menaçant, l'idéale bande-son d'une généraion de rebelle flous, incapable de focaliser ses frustrations sur quelque objet que ce soit, ou même de les exprimer de façon peu élaborée : "Vous déménagez à bloc, les mecs", écrivent invariablement leurs fans aux Nirvana - un compliment qui, pour sincère et touchant qu'il soit, pourrait aussi bien s'adresser aux Black Crowes ou à Metallica, fleurons de ce rock "mainstream" institutionnalisé si durement décrié par Kurt Cobain pour qui les deux plus beaux mots du vocabulaire rock sont respectivement "underground" et "alternatif".

"Kurt et moi ne sommes installés à Seattle que depuis trois mois, explique Novoselic. Avant, nous vivions dans des bleds du coin. Nous n'avons jamais fait partie de la scène de Seattle : on venait y faire des concerts, mais on se cassait juste après, attendu qu'on habitait à cinquante miles de là..." Précocement traumatisé par le divorce de ses parents, Kurt Cobain a grandi à Olympia, une de ces petites bourgades US à la mentalité encore plus étriquée qu'un string de Cher, où il ne fait pas bon avoir l'âme trop chétive fréquemment roué de coups par les solides gars du coin qui le traitent de "pédé" en raison de ses dispositions plus rêveuses que sportives, le jeune Cobain développe rapidement, en même temps que d'irréversibles névroses, un goût prononcé pour la marginalité : outsider malgré lui, il le restera donc, et accentuera encore, tant qu'à faire, ses côtés les plus branques. On l'imagine assez, dans toute la candeur bête de ses seize ans, revêtir "pour embêter le monde" une robe similaire à celle qu'il portait l'année dernière lors d'une interview pour MTV ; ou fracasser des parcmètres avec l'ardeur destroy qu'il met désormais sur scène à briser des guitares - l'une d'entre elles ayant sérieusement blessé, l'année dernière, un fan amsterdamois qui dut être hospitalisé d'urgence après s'être mangé l'instrument en pleine figure.

Sur ce terreau psychique propice seraient venus s'implanter d'autres comportements autodestructeurs : une récente interview dans Rolling Stone, à laquelle Kurt Cobain, de son propre aveu " très affaibli", répond du fond de son lit en chipotant un bol de bouillon (Novoselic : "Oh, il est juste flemmard. Il se couche à 5 du mat', et se lève tard dans l'après-midi, voilà tout..."), fait état de rumeurs de plus en plus insistantes selon lesquelles le leader de Nirvana s'adonnerait à l'héro. C'est aussi l'avis de Slash de Guns N'Roses, avec qui Nirvana ne jouera pas comme prévu cet été aux Etats-Unis : "Officiellement, ils refusent de tourner avec nous parce qu'ils ne veulent pas devenir trop "mainstream"", déclare ce mois le guitariste au magazine américain Musician, "mais la vraie raison, selon moi, c'est qu'ils sont accros..." "Bullshit !" rétorque Novoselic, avant d'ajouter, pas très convaincant : "Mais rappelez-vous l'époque où ces mecs sont devenus riches et célèbres : ils étaient tous complètement défoncés !"

Ce qu'on appelle se renvoyer la (speed)balle... "La vraie raison, continue Novoselic, c'est que Nirvana est devenu un phénomène, et nous voulons prendre nos distances avec le phénomène. Sûr, on aurait pu faire une méga tournée de stades, mais... Et puis quoi encore ? Fuck that ! De toute façon, Kurt vient juste de convoler (avec Courtney Love, chanteuse de Hole, NDR), et pour l'instant, il est plein dans le trip "jeune marié". Et Dave et moi venons d'acheter une maison. Nous sommes restés huit mois sur la route, nous avons besoin de nous relaxer, de faire le point. Pour ma part, je commence juste à aller mieux, après trois mois de break. Ma peau reprend sa couleur normale : avant, j'étais blafard, un vrai zombie." Selon Novoselic, la presse a sciemment donné de groupe une image autodestructrice exagérée. "N'importe quoi pour une bonne histoire, s'excite-t-il. Toutes ces conneries à propos de gnôle, de blessés, de notre bus prenant feu... Ce sont des choses qui arrivent, comme une party qui dérape un peu, voilà tout. Le groupe ne va pas splitter pour autant."

Il a même commencé à travailler sur son prochain album, qui ne sera pas nécessairement produit par Butch Vig, mais tentera de retrouver l'esprit "indé" du premier, Bleach. Le seul moyen qu'ait trouvé Nirvana pour continuer à être "alternatif" après avoir vendu des millions de disques ? "On ne peut pas revenir en arrière" statue Novoselic, un soupçon de regret dans la voix. "Ce qui nous est arrivé est irréversible. Et assez dérangeant dans la mesure où nous n'avons toujours ressenti que du mépris pour la musique et les goûts dits "grand public". Ici, aux States, il suffit d'allumer la télé, la radio ou d'aller au ciné... Tout est tellement nul que notre succès nous a vraiment troublés. Mais notre attitude est toujours restée marginale, nous nous sommes toujours dissociés des masses abruties, par conséquent nous nous sentons toujours partie de l'underground, oui..."

Sommé d'expliquer, à la fin, de quoi se constitue au juste cet "underground", quelles caractéristiques un groupe doit posséder pour "en être", Chris peine à définir son concept préféré ("Avoir une vraie identité, être original, bizarre..."), avant d'éluder ainsi la question : "Si je commence à me lancer dans une description de "l'éthique underground", je vais avoir l'air d'un véritable hypocrite, parce que Nirvana est désormais un groupe complètement institutionnalisé."

© Laurence Romance, 1992