LIVE NIRVANA INTERVIEW ARCHIVE January 23–25, 1992 - Sydney, AU

Interviewer(s)
Youri Lenquette
Interviewee(s)
Kurt Cobain
Krist Novoselic
Dave Grohl
Publisher Title Transcript
Best TBC Yes (Français)

Dans le rock, les belles histoires existent encore. Comme celle de Nirvana, petit groupe pur et underground volant la vedette aux mastodontes hollywoodiens de Guns & Roses, leur soufflant la première place des charts avec un album enregistré avec trois francs six sous. En quelques mois, Nirvana est devenu le groupe de rock dont le monde entier se soucie. Youri Lenquette est allé jusqu'aux antipodes traquer Kurt Cobain et son gang.

On peut appeler ça le village global. Ou le prendre pour un rappel à l'ordre. Nirvana dans les pages des magazines feuilletés à Roissy, Nirvana un peu plus loin à Heathrow, Nirvana à Singapour et bien sûr Nirvana en couverture des journaux de Sydney où la première tournée australienne du groupe débutait : il aurait été difficile même avec de la bonne volonté, d'oublier le but de ce voyage… Le sourire du promoteur fait plaisir à voir. Spécialisé dans les tournées de groupes indépendants, Steve, à peine plus de vingt ans, avait booké le groupe avant l'explosion de "Nevermind". Malgré des propositions autrement plus lucratives aux States, le trio a tenu ses engagements acceptant de se produire dans des salles qui aujourd'hui ne contiendraient même pas ceux venus sans tickets pour des shows sold-out en moins d'une heure. Au delà de la valeur de leur disque (assurément l'un des meilleurs de l'année passée) et le plaisir jubilatoire de voir du rock'n'roll sale, méchant, bruyant et iconoclaste dégommer du N°1 Michael Jackson et Guns & Roses, il y a autour de Nirvana cette excitation de la vitesse. Quand les événements s'enchaînent à un rythme tel que l'encre pour les raconter n'a plus le temps de sécher. Cette fois le bizness, les médias et autres régulateurs du goût n'ont eu qu'à constater l'irrésistible ascension d'un groupe qui, il y a six mois encore, était du domaine de l'underground hard-core.

Mi-business man, mi-agitateur, John Silva a l'air de bien s'amuser. Manageant parallèlement Sonic Youth, il ne s'affole pas de voir le monde rétrécir pour ses poulains. Bien au contraire il en joue, racontant avec délectation comment il a su dégoûter Guns & Roses de vouloir Nirvana en première partie de leur tournée ou ses plans pour un énorme concert à Washington ou seront invités d'autres groupes de la scène indépendante.

« On nous a proposé d'être en tête d'affiche de la prochaine tournée Lollapalooza. J'ai préféré dire non. Passer en neuf mois de rien du tout a la tête d'affiche d'une tournée pareille. Qu'est-ce qui reste à faire après ça ? Plus rien ! »

« Hé Kurt, regarde ce qu'il y a sur nous dans la rubrique potins. Pour une fois c'est plutôt amusant. »

Le visage planqué derrière des lunettes noires et de longues mèches de cheveux teint en rose et bleu, Kurt Cobain ne prend même pas la peine de jeter un oeil au journal que lui tend le batteur.

« Non laisse tomber Je n'ai plus envie de lire ces conneries. Hier j'ai prévenu un mec de la maison de disques que je ne voulais plus parler qu'aux fanzines. Il m'a demandé ce que c'était qu'un fanzine. Tu le crois ? »

Enduite d'huile solaire, écrasée par la chaleur et le décalage horaire, la bande de rockers emmenée pour une croisière autour du port de Sydney semble autant à sa place qu'un cendrier plein sur la table d'un restaurant macrobiotique. Chris Novoselic, l'interminable bassiste du groupe s'amuse avec la caméra vidéo qu'il vient d'acquérir. Comme si l'oeil électronique pouvait l'aider à comprendre comment il avait pu se retrouver là.

Ses parents sont arrivés aux USA peu avant sa naissance, de Yougoslavie, ou plus exactement de Croatie, comme il le précise avec l'ardeur de quelqu'un que le conflit en cours concerne. Un pays dans lequel il a habité pendant un an, adolescent; après avoir grandi à Los Angeles et avant de s'installer dans cette petite ville du Nord-Ouest des Etats-Unis où une rencontre avec Cobain allait donner naissance a Nirvana. A vingt trois ans Dave Grohl est le plus jeune du groupe. Il n'en possède pas moins un sérieux curriculum. Cela fait plus de cinq ans qu'il joue de manière professionnelle et fut, avant de rejoindre Nirvana, le batteur de Scream, un autre groupe de la scène hard-core de Seattle.

« Nous n'étions pas très connu mais nous avons tourné un peu partout aux States et en Europe. Je me souviens bien de notre tournée française. C'était en 1990. On a partagé l'affiche avec quelques bons groupes français. Je me souviens de Treponem Pal, c'est ça ? Et puis aussi ces psychobillies bien délirants les… Wampas, oui; c'est ca. »

PLUS FORT

Seul à ne pas s'être dévêtu, Cobain s'est réfugié à l'ombre, silencieux dans son coin, figurant plus que participant de ces agapes maritimes.

« Ce serait possible de mettre un peu plus fort ? »

Le volume déjà raisonnable de l'autoradio atteint des proportions quasi-insoutenables. Sur la bande de Chris une compilation de quelques uns de leurs favoris : Fugazi, Melvins, Pixies, Mudhoney, Husker Dü… La question de savoir si le succès les a changé tombe à plat d'elle même. Peut-être dans trois ou quatre ans. Pour l'instant les trois Nirvana demeurent ce qu'ils ont toujours été : des fans de musique. Et pas seulement de la leur, comme en témoigne ce EP sorti exclusivement en Australie proposant en plus de deux titres déjà connus ("Teenspirit", "Aneurysm") quatres inédits enregistrés pour les Peel Sessions : une cover d'un morceau de Devo, deux titres repris aux Vaselines, un petit groupe écossais que Nirvana semble particulièrement apprécier et une reprise hommage aux Wipers qui il y a dix ans jouaient déjà ce qui aujourd'hui explose comme le son du Nord-Ouest. Un disque, pour la petite histoire tiré a quinze mille exemplaires et épuisé dans la journée de sa sortie.

Planté au milieu du capharnaüm régnant dans sa chambre d'hôtel Kurt Cobain a retrouvé figure humaine. C'est au bord de l'évanouissement que quelques heures plus tôt il est sorti de scène au terme d'un concert particulièrement furieux, terminé à genoux dans le larsen et les restes de la batterie réduite à l'état de pièce détachées. Petit et malingre comme le sont curieusement les grands rockers, Kurt Cobain dégage quelque chose de féminin et d'enfantin. Il lui a fallu quelques jours d'observation pour accepter l'idée d'une interview mais une fois en tête à tête il se révèle plus abordable qu'en société. La pression de ces derniers mois l'a manifestement affecté. Amaigri par rapport aux photos de l'album, il arbore une pâleur qu'on ne peut pourtant mettre dans son cas sur le compte de l'excès de substances illicites. Sa voix, lorsqu'il parle est aussi ténue qu'elle peut être poussée aux extrémités sur scène. Quelqu'un enfin qu'on aurait du mal à imaginer faisant autre chose que de la musique.

« J'ai décidé de faire de la musique depuis l'âge de cinq ans. Ca paraît incroyable mais c'est la vérité. Ma tante qui me babysittait passait son temps à écouter des disques des Beatles. J'ai grandi avec ça. Pendant longtemps je voulais être batteur. Jusqu'à l'âge de treize ans quand j'ai commencé à jouer dans un groupe au collège et que j'ai été obligé d'admettre que je n'étais pas fait pour cet instrument. Je n'avais pas ce truc inné qu'il faut posséder pour devenir un bon batteur. Prends Dave par exemple, quelque soit le nombre d'heures qu'il a pu passer à répéter, il était batteur avant de commencer à jouer. Je sais que ça va à l'encontre de mon idée que le fait d'être musicien ou pas importe peu, mais la batterie c'est comme ça : tu as le truc ou tu ne l'as pas. Mon oncle m'a alors donné le choix entre une guitare et un vélo. J'ai choisi la guitare. »

Tu as commencé à écrire des chansons tout de suite ?

« Oui. La première chanson que j'ai appris à jouer c'est "My Best Friend's Girlfriend" des Cars. Tu sais avec ces trois notes à la "Louie Louie". Et j'ai pris une semaine de cours. Dès que le prof m'a montré les power-chords en barre et que j'ai réalisé qu'il était possible de jouer n'importe quelle note en descendant le long du manche je me suis dit "Au diable les leçons de guitare". Et j'ai commencé à écrire des chansons. J'avais cette intuition qu'il était préférable d'essayer de trouver son propre style plutôt que d'ingurgiter de la technique. C'est ce que j'aime avant tout dans le punk : ce postulat que la technique n'est pas importante. Ce qui compte c'est de t'amuser au fond de ta cave avec tes potes. Tout le reste, faire un disque, tourner, en faire ton métier est secondaire. »

J'ai remarqué que tu jouais souvent sur des copies japonaises. Il y a une raison ?

« J'aime les guitares cheap parce qu'elle sont légères. Parce qu'elles ont quelque chose de dépravé. Elle ne sont pas parfaites. Je trouve que ça te libère vis à vis de l'instrument. Ca laisse de la place pour les accidents, pour les surprises. Il y a en fait plus de chances de tomber sur des sons originaux avec ces guitares précisément parce qu'elles ne sonnent pas comme elles devraient. Le problème c'est sur scène car elle se désaccordent très facilement. Je suis content de cette Télécaster japonaise avec laquelle je joue actuellement. Elle a ce son un peu crade que j'aime et elle ne se désaccorde pas. »

Jusqu'au jour où tu vas la démolir.

« Je vais essayer de la garder mais ce serait mentir que de prétendre qu'elle ne sera jamais démolie. J'ai déjà cassé des guitares auxquelles je tenais et je l'ai regretté au moment où je sortais de scène; mais bon, je n'y peux rien. C'est plus fort que moi. »

Ca vient d'où cette manie ?

« Ca doit avoir un lien avec un sentiment d'insécurité. Au début de Nirvana nous avions un batteur qui n'était pas très bon à mes yeux. De dégoût et de rage il m'arrivait de sortir de scène en jetant le matériel : je me suis aperçu que les gens aimaient bien ça. Et moi aussi ça m'amusait au fond de le faire au moment le plus chaud du concert. Ca compensait l'absence de light-show… Je ne sais pas vraiment pourquoi je fais ça. Je pense que c'est typiquement une attitude de petit blanc frustré. Un moyen aussi de s'obliger a vivre pour le moment. Ca m'a quelque fois mis ans de mauvaises situations. Il m'est arrivé de me demander comment j'allais jouer le lendemain. Comme je suis gaucher et qu'on était fauchés tu imagines le problème dans certains coins un peu paumés. »

BUVEURS

Tu sembles écouter beaucoup de musique.

« Oui mais je suis sûr qu'il y a des centaines de groupes que je devrais connaître et que je n'ai pas écouté. En fait je n'ai pas le choix. Etant donné que je n'aime pas regarder la télé et que je lis peu il ne me reste guère qu'écouter ou jouer de la musique. Je connais mal les sixties et le punk de cette époque là. Je suis fan des Sonics. Ces mecs étaient incroyablement violents. Personne ne jouait aussi dur qu'eux en 1965. Il fallait le faire : écrire des chansons sur le fait de prendre de la strychnine à cette époque. »

Comme vous ils venaient du Nord-Ouest, comment expliques-tu cette tendance à produire du rock violent dans cette région ?

« C'est une région industrielle. Quand tu vis dans un milieu de travailleurs, de buveurs, de gens en général pas vraiment heureux de leur vie tu as tendance à écouter une musique qui va droit au but. Je ne vois pas d'autres explications. »

Comment vis-tu d'être aujourd'hui au centre d'un gros business ?

« J'avais autrefois tendance à raisonner en termes de "nous" contre "eux". Depuis que nous faisons partie du gros business, je m'aperçois malheureusement que les choses ne sont pas aussi simples. On rencontre à l'intérieur de ces grosses compagnies des gens qui aiment sincèrement la musique et essayent de faire avancer les choses. Cela dit, je comprends que des kids qui aiment l'underground puissent nous considérer comme des vendus. Je raisonnais exactement comme eux. »

Etiez-vous confiant dans vos chances de survie à vos débuts ?

« Je crois surtout qu'on n'y pensait pas. Pas de fric, les arnaques, dormir à droite et à gauche, ça nous semblait naturel. Il n'y a qu'au bout de trois ans que le fait de te demander comment faire pour acheter une pile neuve pour ta pédale de distorsion a fini par devenir pesant. Ce genre de problème t'use. Mais on a eu de la chance. Les choses ont commencé à aller mieux avec la sortie de "Bleach". Nous étions toujours pauvres mais nous avions au minimum de quoi tenir jusqu'au concert suivant. »

Vous avez beaucoup de chansons qui n'ont jamais été enregistrées en public ?

« Quelques unes mais en général si elles ne sont pas sorties c'est que nous ne les jugions pas bonnes. Tu sais quoi, en parlant de ça ! Iggy Pop m'a demandé de lui écrire une chanson. Ca me paralyse un peu. Ecrire pour le Parrain. J'aimerais lui écrire un truc dans le genre des Stooges. Et pouvoir jouer dessus. C'est incroyable à quel point il continue de s'intéresser à ce qui se passe. Il est venu nous voir jouer pour la première fois il y a deux ans, et depuis on le voit ici et là à nos concerts. Je n'ai jamais rencontré quelqu'un avec un tel charisme. »

RELAX

Dans une chanson de "Nevermind", il y a cette ligne "All the animals I've trapped became my pets". A quoi fais-tu allusion ?

« Quand je dis "Je" il ne s'agit pas de moi. Je ne suis pas autobiographique. Mes textes sont souvent des bouts de phrases mis bout à bout sans sens particulier. Je me sers d'idées qui me passent dans la tête, et que je note au fur et à mesure dans des cahiers tels que celui-ci. "Seems Like Teen Spirit" n'a pas de sens particulier. Je n'ai rien contre les textes à message comme ceux des Dead Kennedy mais ce n'est absolument pas ma manière d'écrire. »

Tu habites toujours dans la région de Seattle ?

« Non. J'habite Los Angeles depuis quelques mois, mais j'envisage de retourner m'installer à Seattle. Ce n'est pas possible pour l'instant car ma copine (NDR : Pour les amateurs de potins, Courtney Love, chanteuse de Hole) est sur le point de voir son groupe signé par une grosse maison de disques, mais dès que tout cela est réglé nous quittons la ville. Je n'aime pas le fait d'avoir à être sans arrêt sur mes gardes pour éviter de se faire cambrioler, braquer ou trucider. La vie est plus relax à Seattle. »

Vous avez survécu aux galères, pensez vous survivre au succès ?

« OK nous avons de la pression sur le dos. D'accord nous avons trop tourné et ça a sûrement été néfaste pour notre capacité à créer. Mais bon, ce serait insultant vis à vis de ce qu'on à vécu et vis à vis de ceux qui sont encore dans la panade d'aller pleurer aujourd'hui. Je crois qu'avec le succès nous allons pouvoir poser un certain nombre de conditions. Ne pas tourner plus que ça ou refuser telle ou telle promo que nous n'avons pas envie de faire. C'est sûr que là il est temps que nous nous arrêtions un peu. Ne serait-ce que pour écrire quelque chansons pour le prochain album. »

Les Violent Femme qui s'apprêtent à monter sur scène vont souffrir. On ne passe pas impunément derrière un tel barrage d'adrénaline et de furie. En une heure, Nirvana vient de démontrer qu'il était capable de soulever avec autant d'aisance un hall de 10 000 personnes que le club dans lequel il se produisait hier soir. Une performance qui rend d'autant plus regrettable le semi-ratage de leur premier rendez-vous à Rennes cet hiver. Comme désarticulé par l'effort qu'il vient de fournir Kurt Cobain s'est réfugié derrière un ampli. Il attend qu'on le ramène à l'hotel, loin des admirateurs et des vampires. Il n'est plus le maître d'oeuvre d'un déluge de métal, juste un jeune homme qui aimerait qu'on l'oublie lui, son talent et les millions de disques vendus sans le vouloir.

Parce que les histoires qui commencent dans un éclat de rire, si elles ne sont pas les plus durables, laissent des traces indélébiles.

© Youri Lenquette, 1992