LIVE NIRVANA INTERVIEW ARCHIVE December 7, 1991 - Rennes, FR

Interviewer(s)
Badi
Interviewee(s)
Krist Novoselic
Dave Grohl
Publisher Title Transcript
Ritual Nirvana: Punk Stars? Yes (Français)

Nirvana savait être l'un des fers de lance de Sub Pop. Leur passage sur Geffen ne suffit cependant pas à expliquer le succès immédiat de leur nouvel album. Moins extrême que Bleach, le précédent, Nevermind voit leur hard core teinté de heavy prendre une dimension plus mélodique. En fédérant les fans de hard core, de heavy metal et les adeptes du noisy mélodique à la Pixies, le groupe d'Aberdeen, Washington, a réussi un crossover unique dans l'histoire du rock. Heureusement, ça ne leur a pas donné la grosse tête.

Invité de la dernière soirée des Transmusicales de Rennes, Nirvana, très attendu, n'a pas déçu. Au terme d'un show de trois petits quarts d'heure (un peu court, jeunes hommes), les furieux ont, comme à l'habitude, consciencieusement massacré leurs instruments : histoire de couper court à tout rappel. « C'est quelque chose qu'on doit à nos fans de la première heure », expliquaient-ils récemment dans la presse anglaise. Nirvana semble bien décidé à ne pas perdre son âme.

En l'absence de Kurt Cobain, profondément endormi à l'hôtel, David Grohl (batteur) et Chris Novoselic (bassiste) ont assuré les interviews, la bouteille de vin rouge à la main et le sourire aux lèvres.

Vous jouez depuis assez longtemps dans la confidentialité. En quelques semaines, vous êtes devenus énormes. Comment le vivez-vous ?

(Chris) C'est assez dingue, ça a pris tout le monde par surprise. Au départ, la maison de disques n'avait sorti que 45.000 exemplaires aux USA. En deux jours, ils sont tous partis. On en est actuellement à plus d'un million. Nous, on était déjà en tournée et on l'assure exactement comme prévu.

Vous vous refusez aux chansons politiques, mais vous avez déclaré pouvoir constituer une menace pour le système, en particulier pour MTV.

(David) C'est surtout en tant qu'alternative qu'on représente un danger pour le système. Quelque chose de différent de Guns & Roses. On voudrait ouvrir des portes pour des groupes comme Teenage Fanclub, Urge Overkill, Captain America.
(Chris) On veut essayer de rendre les gens plus conscients. La plus grande arme d'un gouvernement est l'ignorance. Une chanson comme Smells like teen spirit dit seulement qu'il faut connaître ses propres faiblesses. On essaie d'ouvrir les esprits. Si des gens se rendent compte de ce qui se passe, peut-être iront-ils voter. Spécialement aux USA où l'apathie et l'ignorance règnent. Plutôt que de parler d'un sujet politique précis, nous disons juste Faites attention ! Il y a des gens qui vous gouvernent qui savent très bien ce qu'ils font.

L'underground US est juste culturel et non politique, contrairement aux décennies précédentes. N'y aurait-il pas comme un manque ?

(Chris) Puisqu'on est dans une année d'élection aux USA, pas moyen d'éviter la politique. Surtout qu'on vit sous le même régime depuis douze ans. Les gens écoutent les groupes pour savoir ce qu'ils ont à dire. Malheureusement, nous sommes une génération sans porte-parole. Dans les années '60, des gens comme Thimothy Leary étaient des porte-parole. La musique était un substrat pour leurs idées politiques. Mais, si on aide les esprits à s'ouvrir, peut-être quelqu'un émergera-t-il et proposera une réelle alternative.

Mais aujourd'hui, vous-mêmes êtes en position de faire passer des messages.

(David) La dernière chose que je veux, quand je vais voir un groupe, est d'entendre un sermon. Je respecte de nombreux musiciens qui se lèvent et disent les choses. Quelqu'un comme Jello Biafra s'en tire pas mal... Moi, je ne me sens pas les épaules d'un porte-parole. De toute façon, je ne vois pas les choses comme ça, Nirvana est juste un groupe de rock'n'roll...
(Chris) Par contre, il y a beaucoup de groupes qui disent : « Oubliez vos problèmes, amusez-vous ». On ne veut pas que les gens oublient complètement leurs problèmes. Ca ne rime à rien. Même parmi nos potes, on voit l'apathie gagner. Aux USA spécialement, les gens sont saouls de matérialisme. De l'essence peu chère, des voitures, la télé... et la vie est belle. Et ils ne savent même pas où se trouve l'Afrique...
(David) Trente pour-cent des gosses de dix-sept ans sont illettrés...
(Chris) Durant la guerre, les gens gueulaient « America Number 1 », mais pour l'éducation, nous devons être au trentième rang mondial. L'Europe est beaucoup plus tolérante, plus ouverte. Il ne faut jamais oublier que notre environnement, c'est l'ignorance.

Par contre, vous militez pour les droits des femmes (Nirvana a récemment joué un concert de soutien aux mouvements "Pro-choice” qui défendent le droit àl'avortement).

(Chris) On est dans un monde de mecs. Le sexisme est aussi dégueulasse que le racisme. Il faut s'accepter les uns les autres.

Quels rapports gardez-vous avec les groupes Sub Pop ?

(Chris) Ce sont juste nos potes. C'est pas vraiment une scène énorme. Tout le monde se connaît.
(David) Ce serait ahurissant de signer sur une majorez de snober tout le monde. On ne veut pas tourner le dos au passé. Avant, je pensais que les groupes de Geffen ou de Warner étaient de la merde... Ce que je préfère, ça reste les groupes de Seattle.

Pensez-vous qu'il y ait une plus grande tolérance du public moyen américain pour le heavy metal ?

(Chris) Nous ne sommes pas un groupe de heavy metal, nous sommes un groupe de rock dur. Heavy, def, trash, c'est un truc qui se mord la queue et qui est en train de crever. Mors, ils nous disent : « Vous êtes le nouveau heavy metal ». Mais nous, on s'en tape du heavy, il peut bien crever.

Est-ce que le stage diving vous gène ? Un nombre croissant de groupes, comme Nomeansno, refuse désormais le stage diving.

(Chris) Quelquefois, ça va un peu trop loin. J'ai l'impression que la plupart font ça pour se montrer à leurs copains. Tu peux avoir le même mec qui monte dix fois, écrase tes pédales. Et après le show, t'entends des gars dire qu'ils y sont allés dix fois. Comment veux-tu écouter la musique dans ses conditions ? Ce sont des sortes de "Jungle Jim". Je leur conseille un bon hobby comme l'escalade ou un truc comme ça.

Entre le premier album et Nevermind, on sent une évolution importante. A-t-elle été brutale ou progressive ?

(Chris) Il y a deux ans entre les deux albums. Une chanson acoustique comme Polly a été écrite avant Bleach. Beaucoup ont été composées en '90. In bloom et Lithium ont été écrites il y a très longtemps. Mais il y avait de petits problèmes avec le label et avec l'ancien batteur. C'est un peu comme un pendule, mais c'est vrai que le prochain album sera plus abrasif.
(David) Pour le prochain disque, on essayera d'éviter les techniques d'enregistrement onéreuses.
(Chris) II y a quand même une différence d'argent entre les deux albums. 600 dollars pour l'enregistrement de Bleach,100.000 pour celui-ci, c'est pas tout à fait la même chose.

La bio officielle dit que vous êtes les produits d'une art-school...

(Chris) C'est un mensonge (a liiiiie) de la maison de disques. Le vieux cliché des gars qui ont abandonné les beaux-arts pour le rock. En fait, c'était plus une école de travaux manuels. On faisait des pendules avec des coquillages bleus et des macaronis, du macramé, des trucs avec des bouts de métal. On s'est bien amusé, remarque. Geffen a inventé ce délire racontant que David nous a rencontré en train de lire de la poésie, les sandales aux pieds, des vestes en peau de mouton sur les épaules. N'importe quoi !

La pochette du dernier album donne-t-elle une juste vision des USA ?

(Chris, en riant) Il y a ce message évident avec le dollar. Le reste est ouvert à toutes les interprétations. On écoute ce que les gens nous en disent. On répond : «Oui, oui, pourquoi pas ?».
(David) Ma préférée est celle qui veut que le bébé symbolise le groupe signant pour un gros label.
(Chris) Un autre a demandé si c'était une critique des juifs. parce que le bébé est circoncis. Mais tout le monde est circoncis aux USA. Personne ne m'a demandé si je l'étais.

© Badi, 1992